Paul Bibeau, comité de vigilance hydrocarbures Repentigny / RVHQ :

Devant l’ampleur des changements climatiques et de leurs conséquences peut-être irréversibles pour l’humanité, j’ai senti le besoin de retourner vers un livre de David Suzuki, L’équilibre sacré, dont la première édition, en anglais, date de 1997, il y a donc de cela 20 ans [i]. Ce livre est toujours pertinent et d’actualité puisqu’il nous questionne sur notre lien avec la nature qui nous entoure et dont est coupée une partie de plus en plus grande de l’humanité.

Suzuki cite ces mots de Michael Koni Dudley : Les Hawaïens ont traditionnellement perçu le monde entier comme un être vivant, de la même manière que les humains sont vivants. Pour eux, toute la nature est consciente – capable de comprendre et d’agir – et capable d’interagir avec les humains. Les Hawaïens considèrent le territoire, le ciel, la mer et toutes les espèces de la nature qui les ont précédés comme de la famille, comme des ancêtres doués de conscience qui se sont développés plus tôt dans l’échelle évolutive, qui ont pris soin des humains, les ont protégés, et qui en retour méritent un traitement analogue.

Cette vision est très éloignée de la conception capitaliste de l’économie qui prédomine depuis deux siècles, selon laquelle le monde du vivant ne serait qu’un réservoir de ressources que nous pouvons exploiter à notre guise sans nous soucier des conséquences à long terme que nous faisons subir à tous les écosystèmes de la planète. Certains chercheurs comme Emmanuel Padros, de l’Institut national de recherche en informatique et en automatique (Inria), commencent à parler d’un effondrement prévisible de notre société sur tous les plans, politique, économique, sociétal et environnemental [ii]. Les signes que la planète ne va pas bien sont de plus en plus alarmants. Padros cite à cet égard un rapport commandé par le Club de Rome en 1972 [iii], révisé en 2004, Halte à la croissance?, qui démontrait, déjà à ce moment-là, les dangers de la surpêche dans les océans, de la perte de biodiversité, de l’exploitation des hydrocarbures et du réchauffement planétaire. Depuis, les nombreux rapports du groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (GIEC) viennent corroborer ces premières études sur la menace que représente notre mode de vie pour la survie de l’humanité.

Pourtant, malgré cette avalanche de données scientifiques, la grande majorité de la population mondiale continue à croire que ce système peut durer encore plusieurs dizaines d’années et que ses conséquences sont encore lointaines. Qu’est ce qui peut expliquer cette apparente insensibilité au danger qui nous guette? Une première explication pourrait être avancée : c’est que notre vie se passe maintenant en grande partie dans des villes, de plus en plus populeuses et coupées de la nature. Les citadins que nous sommes, en particulier les plus pauvres, n’en sortent que rarement, ou même jamais. Privés de contact avec la nature, nous ne sommes plus en mesure de percevoir les signaux qu’elle nous envoie, que pouvaient percevoir nos ancêtres. Malgré la grande sagesse de leurs enseignements, nous considérons comme dépassée la vision du monde des Hawaïens, que rejoint d’ailleurs en totalité celle des Premières Nations. Une autre explication réside dans l’aveuglement de ceux qui nous gouvernent, sous l’emprise d’une idéologie néolibérale basée sur le dogme de la croissance économique, justifiant une utilisation abusive des énergies fossiles. Bien que d’autres énergies qui permettraient à l’humanité de survivre soient de plus en plus connues, nos dirigeants font la sourde oreille. Au Canada en particulier, les compagnies multinationales exercent un très puissant lobby et elles profitent de dizaines de milliards en subventions annuelles en dépit des profits faramineux qu’elles amassent.

Doit-on attendre que de grands cataclysmes nous tombent sur la tête avant de réagir? C’est malheureusement l’horizon qui semble se dessiner devant nous. Alors que l’Accord de Paris a pu laisser croire quelque temps à un consensus tendant vers une baisse significative des gaz à effet de serre afin de contenir l’augmentation de la température de la Terre en dessous du seuil des deux degrés Celsius, cette belle unanimité semble maintenant s’effriter. On n’a qu’à penser aux positions climatosceptiques du gouvernement Trump et aux récentes décisions du gouvernement canadien, qui a donné le feu vert à trois pipelines dans l’Ouest afin sortir de l’Alberta le pétrole le plus sale de la planète. Mais nous, comme citoyens de cette Terre, que pouvons-nous faire pour changer les choses? En premier lieu nous questionner sur notre implication pour la survie de l’humanité. Nous questionner sur notre mode de vie qui mène inexorablement vers l’effondrement de notre société telle qu’on la connaît. Oser proposer des changements radicaux afin de changer ce mode de vie en nous engageant dans un comité citoyen ou une organisation environnementaliste. Ceux et celles qui croient que nous avons encore beaucoup de temps devant nous et que rien ne presse pour changer les choses pourraient se réveiller en plein cauchemar climatique d’ici quelques années si rien ne change.

Notre avenir se joue en ce moment et tous les signaux clignotent au rouge. C’est à nous de nous servir de notre intelligence et de notre compassion afin que l’espèce humaine continue sa formidable aventure.

[i]           http://www.editionsboreal.qc.ca/catalogue/livres/equilibre-sacre-1539.html

[ii]           https://www.echosciences-grenoble.fr/evenements/comprendre-les-phenomenes-d-effondrement-de-societes-quel-avenir-pour-la-notre

[iii]          https://fr.wikipedia.org/wiki/Halte_%C3%A0_la_croissance_%3F