Jacques H. Lachance, Citoyen de Québec :

Tout terminal de conteneurs fonctionne de pair avec deux acteurs majeurs : les opérateurs maritimes et les transporteurs ferroviaires/routiers. Alors que le Canadien National (CN) est le seul réseau capable de rejoindre tous les ports et centres urbains canadiens d’importance, dix compagnies contrôlent 87% du trafic maritime de marchandises en haute mer [1]. Précisons que leurs priorités dans le choix d’un site portuaire sont, dans l’ordre [2] : coûts, géolocalisation, services et qualité des opérations, rapidité (dé/chargement), efficacité…

Récemment, la Société de développement économique du Saint-Laurent (SODES) proposait [3] de « renforcer la position de Montréal comme plaque tournante du transport international de conteneurs » alors que les employeurs maritimes québécois refusent de supporter le projet d’un terminal de conteneurs à Québec [4]. Ainsi, le port de Québec se voit contraint de regarder du côté des USA pour y gruger des parts de marché [5]. Inutile de dire que toutes les administrations portuaires travaillent d’arrache-pied pour conserver leurs clients du fait que le trafic mondial de marchandises croît très faiblement d’une année à l’autre.

Par ailleurs, il faut savoir que :

  • Le système actuel « Montréal + Voie maritime du St-Laurent » fonctionne très bien depuis 1959. Les opérateurs maritimes se sont adaptés avec des navires conséquents. Alors que Québec vise à accueillir des navires entre 6 000 et 9 000 conteneurs EVP (équivalent 20 pieds) avec son tirant d’eau de 15 m, Montréal accueille déjà des navires transportant 6 000 conteneurs avec son tirant d’eau de 11,3 m. Ainsi, l’avantage de la profondeur d’eau avancée par Québec perd de son lustre.
  • Il y a surcapacité actuelle d’entreposage de conteneurs dans les ports d’Amérique du Nord. Celui de Montréal fonctionne à moins de 75% de sa capacité. Sydney au Cap Breton n’a pas encore trouvé de clients pour aller de l’avant avec son excellent projet de port étoile (Novaporte) pouvant desservir par navire la région des Grands Lacs et la côte est américaine.
  • Tous les ports actuels ont des projets d’aménagement pour demeurer compétitifs [6] tout en réfléchissant aux guerres commerciales envisagées par les USA, un frein potentiel à leurs activités [7].
  • Dans le commerce avec Shanghai (le plus gros port au monde), tous les ports américains sur l’Atlantique sont accessibles plus rapidement que Québec/Montréal par le canal de Panama tout en étant légèrement plus éloignés par le canal de Suez (idem pour l’Europe) [8].
    Quant au marché de Chicago, une des cibles stratégiques du port de Québec, il est utopique de concurrencer Prince Rupert en Colombie Britannique lorsqu’il est question de négoce avec l’Asie.
De Shanghai à … Tirant d’eau Distance
(Milles nautiques)
Durée* Distance** Chicago Distance**
Toronto
 
Prince Rupert 16,7 m 4 678 19.5 jours 4.5 jours 5.5 jours  
Baltimore-Panama / Suez 15,2 m 10 514 / 12 649 43.8 / 52.7 1 130 km 740 km  
Newark-Panama / Suez 15,2m 10 582 / 12 370 44.1 / 51.5 1 250 km 740 km  
Québec-Panama / Suez 15 m 11 661 / 12 205 48.6 / 50.9 1 620 km 810 km  
Montréal-Panama / Suez 11,3 m 11 800 / 12 344 49.2 / 51.5 1 360 km / 1,2 j 540 km / 0,4 j  
De Rotterdam à …  
Québec 3 151 13.1 1,6 j    extrapolation 0,8 j  
Montréal 3 290 13.7 1,2 j 0,4 j  
Newark 3 383 14.1  
Baltimore 3 670 15.7  

* : Vitesse de 10 nœuds (calculateur de « sea-distance.org »)

** Les distances proviennent de Google Maps (km) et du site du CN [9] (j) sauf pour Québec (extrapolation).

Transporteur ferroviaire

Le port de Québec ne peut envisager son projet sans obtenir préalablement du CN la confirmation formelle qu’il pourra transporter dans les délais requis le nombre de conteneurs anticipés (jusqu’à 425 000). Soulignons que :

  • Le CN vient de remercier son président suite à un taux d’insatisfaction élevé de la part de ses clients. Notamment, le transporteur ne satisfait pas la demande de livrer en priorité le grain de l’ouest aux différents silos dont celui de Québec, causant un problème politique majeur au niveau fédéral (future loi C 49 destiné à pénaliser financièrement les fautifs).
  • Il y a danger d’une congestion à l’entrée du secteur est de Québec (seulement 2 voies) qui doit desservir, en plus du grain, d’autres clients (vrac liquide et solide) tout en envisageant une plus grande fréquence de trains de VIA Rail pour le futur TGF (train à grande fréquence). Précisons que le transport des passagers a priorité sur le transport des marchandises.
  • Pour un navire de 6 000 conteneurs EVP, cela prendrait 12 convois aller/ retour de 2 km transportant chacun 250 conteneurs de 40 pi : durée totale supérieure aux 14 heures (0.6 jour) requises en bateau jusqu’à Montréal (voir tableau précédent).
  • La seule gare intermodale du CN au Québec, Taschereau sur l’île de Montréal, est surchargée [10] alors qu’une étude du Ministère du Transport du Québec prévoyait en 2013 que le réseau ferroviaire sur l’île de Montréal serait saturé dès 2026 [11]. Qu’en sera-t-il avec l’ajout de ce seul projet ?

Effets cumulatifs

Le projet original (2017) qui visait principalement l’entreposage de vrac liquide et solide sous couvert avait généré 165 recommandations concernant la seule qualité de l’air [12]. En rappelant que le port est situé à proximité du quartier Limoilou déjà fortement pollué [13], la présente version du projet augmenterait l’émission de GES (gaz à effet de serre) suite aux mouvements incessants — prévoir un horaire à temps plein — d’engins fonctionnant au diesel : camions lourds, locomotives, équipements liés au transbordement (grues, chariots). Nous sommes loin de la tendance européenne pour des installations portuaires vertes [14].

Terminal de croisières

La région de Québec désire faire passer le nombre de croisiéristes de 200 000 à 400 000 en 2025[15]. Selon le Ministère du Tourisme du Québec[16], un croisiériste génère localement des retombées moyennes de 329 $, beaucoup plus qu’un conteneur à quai durant la même période, cela sans générer de GES ou si peu.

BREF, alors que le terminal de croisières a un avenir florissant, le volet « conteneurisation » n’a récolté jusqu’ici aucun appui tangible (à l’instar du site qui n’existe pas), surtout que ce projet contribuerait notamment à augmenter l’empreinte carbone dans un secteur déjà à risque. Compte tenu de la taille modeste du projet par rapport à ses concurrents et de sa géolocalisation plutôt défavorable, on peut logiquement anticiper une augmentation du coût de revient pour transborder par train des conteneurs de Québec jusqu’aux marchés de Montréal, de la région des Grands Lacs ou du territoire américain.

À cet égard, qui aurait intérêt à devenir un partenaire privé dans cette aventure ?

[1] https://worldmaritimenews.com/archives/245012/

[2] https://www.oecd.org/cfe/regional-policy/Competitiveness-of-Global-Port-Cities-Synthesis-Report.pdf p. 49

[3] http://www.st-laurent.org/wp-content/uploads/2015/03/corridor_prospere_depliant_02.pdf

[4] https://www.lesoleil.com/actualite/les-employeurs-maritimes-contre-le-projet-de-terminal-de-conteneurs-896da4503f09555c557b9716365431a2

[5] http://www.journaldequebec.com/2018/01/11/le-port-de-quebec-croit-en-son-projet-de-conteneurs

[6] http://lactualite.com/lactualite-affaires/2017/08/02/les-quais-de-la-demesure/

[7] https://worldmaritimenews.com/archives/247962/shipping-fears-trade-war-escalation-as-china-hits-back-at-trumps-tariffs/

[8] https://sea-distance.org

[9] https://ecprod.cn.ca/velocity/TransitCalculator/HTML/francais/commerce/wtc/index.html / Choisir Remorque/Conteneur, puis Importations outre-mer.

[10] https://www.lesoleil.com/actualite/le-cn-interesse-par-une-relance-du-transport-intermodal-ba320b9217813d389bcf91938713d574 (12 mars 2018)

[11] Étude multimodale du transport des marchandises au Québec en appui aux plans territoriaux de mobilité durable (2013), CPCS Transcom pour le Ministère des Transports du Québec. Source originale : http://www.cargo-montreal.ca/wp-content/uploads/2015/08/Bloc-3-Volume-1.pdf

[12] http://www.ceaa-acee.gc.ca/050/documents/p80107/118840F.pdf

[13] https://www.lesoleil.com/opinions/point-de-vue/tenir-compte-des-effets-cumulatifs-des-polluants-22c8606cf7bcf49f6f6e6cced4f340ce

[14] https://www.pla.co.uk/assets/airqualitymaindoc051217.pdf

[15] http://www.journaldequebec.com/2017/01/10/2017-lannee-des-croisieres-au-port-de-quebec

[16] http://ici.radio-canada.ca/nouvelle/806336/record-croisieristes-port-de-quebec-queen-mary