Pierre Prud’homme, Laval / RVHQ :

Dans un article du 18 mai 2017 intitulé Les semeurs d’ignorance [1], le philosophe Normand Baillargeon définit l’« agnotologie » comme l’étude de l’ignorance et celle des stratégies mises en œuvre pour la propager. Parmi ces stratégies, les silences et la sélection des faits selon des intérêts économiques, entre autres, sont à noter.

Le dernier billet de M. André Rainville, PDG de l’Association des firmes de génie-conseil du Québec, en illustre très bien la mécanique. Dans son article Énergie verte et pétrole [2], l’auteur a raison de reconnaître la nécessité du virage vers des énergies propres et de rappeler que la politique énergétique du ministre Arcand exigera l’expertise du génie-conseil québécois.

Mais cette adhésion au principe d’une transition énergétique nécessaire apparaît bien superficielle lorsque M. Rainville se fait le porte-voix des prévisions de l’Association canadienne des producteurs pétroliers (ACPP) qui anticipe une augmentation de la production canadienne de pétrole à 5,1 millions de barils par jour d’ici 2030, par rapport aux 3,85 millions de barils quotidiens en 2016 [3], et lorsqu’il se base sur ces données pour promouvoir la possibilité de profiter des retombées intéressantes liées à l’exploitation pétrolière.

En plus de nous présenter ces données comme vérité d’Évangile ou relevant de la fatalité, comme si nous n’avions aucun pouvoir de déterminer notre avenir énergétique, l’auteur garde un silence assourdissant sur l’Accord de Paris [4] qui, pour limiter la hausse de température du climat en-deçà de deux degrés Celsius par rapport à l’ère industrielle, en appelle à l’urgence de diminuer le recours aux énergies fossiles.

Même silence dans l’argumentaire de M. Rainville quant à l’impossibilité pour le gouvernement Trudeau de respecter ses engagements envers l’Accord de Paris puisqu’il approuve deux oléoducs [5] pour sortir un peu plus de pétrole des champs des sables bitumineux de l’Alberta et refuse de mettre fin aux subventions publiques aux compagnies d’énergie fossile [6].

Pour mieux appuyer ses dires, l’auteur cite les conclusions d’un rapport intérimaire d’un comité de travail du Sénat qui conclut qu’en refusant d’aller de l’avant avec les pipelines, « Le Canada se prive de milliards de dollars de recettes et de dizaines de milliers d’emplois [7] ».

Ce qui n’est pas du tout l’avis des maires de la Communauté métropolitaine de Montréal qui ont refusé le projet Énergie Est sur la base d’études qui démontraient qu’avec une trentaine d’emplois directs pour l’ensemble du Québec, et à peine deux millions de recettes fiscales annuelles, le projet « comporte trop de risques importants pour notre environnement et trop peu de retombées pour notre économie [8] ».

Comment M. Rainville a-t-il pu préférer se référer à un rapport intérimaire d’un comité de travail plutôt qu’à celui du Rapport du Sénat lui-même sur les gaz à effet de serre (GES) rendu public le 7 mars 2017 [9], selon lequel les objectifs de réduction des GES fixés par le Canada dans le cadre de l’Accord de Paris ne sont pas réalisables sans un coup d’arrêt à la production de pétrole? Le constat du Sénat se veut sans compromis : les émissions de GES du secteur pétrolier et gazier sont trop importantes pour être compensées par une simple augmentation de la production des énergies alternatives.

Le jupon dépasse. Par ses silences et ses références douteuses, M. Rainville participe à l’ignorance entretenue sur la situation réelle du réchauffement climatique et situe son Association en porte-à-faux face à la nécessité d’une transition énergétique qu’il prétend soutenir.

La question climatique comporte un enjeu éthique fondamental qui nous met face à nos responsabilités envers les générations actuelles et futures. Plutôt que de se présenter comme une industrie qui tente de tirer profit le plus longtemps possible de l’exploitation des énergies fossiles au détriment des conditions de vie de nos enfants et petits-enfants, l’Association des firmes de génie-conseil du Québec aurait avantage à procéder en son sein même à la transition vers les énergies renouvelables.

Faute de le faire pour des motifs éthiques, qu’elle le fasse pour des motifs économiques : M. Mark Carney, gouverneur de la Banque d’Angleterre, prévient que les changements climatiques, les politiques gouvernementales et la technologie constituent des risques importants pour les sociétés pétrolières, gazières et houillères, en raison de la perte potentielle de leur valeur [10]. La leçon vaut aussi pour les firmes de génie-conseil qui leur sont étroitement reliées.

[1] Baillargeon, Normand, « Les semeurs d’ignorance », Québec Science, http://www.quebecscience.qc.ca/Normand_Baillargeon/Les-semeurs-ignorance, consulté le 12 juillet 2017.

[2] Rainville, André, « Énergie verte et pétrole », Perspectives, http://afg.quebec/perspective/energie-verte-et-petrole, consulté le 12 juillet 2017.

[3] Crude Oil Forecast, Markets and Transportation, Association canadienne des producteurs pétroliers, juin 2017.

[4] Accord signé lors de la Conférence de Paris sur le climat ayant eu lieu du 30 novembre au 12 décembre 2015.

[5] Shields, Alexandre, « Ottawa approuve deux importants projets d’oléoducs », Le Devoir, 30 novembre 2016.

[6] Shields, Alexandre, « Les subventions canadiennes aux énergies fossiles ont atteint 3,3 milliards de dollars en 2015 », Le Devoir, 16 novembre 2016.

[7] Les pipelines pour le pétrole : protéger notre économie, respecter notre environnement : Rapport intérimaire, Comité sénatorial des transports et des communications, 7 décembre 2017.

[8]Énergie Est : trop de risques pour trop peu de retombées économiques, dit Coderre, ICI Radio-Canada, 21 janvier 2016.

[9] Agence France-Presse, « Rapport du Sénat sur les GES : les cibles sont irréalisables », La Presse, 7 mars 2017.

[10] Laxer, Gordon, « Le bien-fondé du retrait des sables bitumineux de l’Alberta », Le Devoir, 19 juin 2017.